Nous présentons dans ce numéro l’un des quatre territoires sur lesquels est déployé le dispositif FOCUS : la Guadeloupe et la Martinique. D’ici 25 ans, ces départements compteront parmi les plus âgés de France. Dans une situation économique moins favorable qu’en métropole, la réalité antillaise ne ressemble à aucune autre (voir l'article de "Cadrage"). En outre, les Antillais âgés ont un fort attachement à leur logement, même quand celui-ci présente des défauts ou qu’il est source de solitude ("Résultats commentés"). Dans ce contexte, alors que l’offre en habitat intermédiaire est faible et que l’entraide privée semble s’affaiblir, les pouvoirs publics et les bailleurs sociaux ont un rôle clé à jouer pour soutenir le maintien à domicile dans de bonnes conditions. Des initiatives prennent forme ("Zoom sur"), mais face à l’énorme défi du vieillissement dans ces départements, seule une meilleure coordination des acteurs pour une réponse collective permettra d’accompagner les seniors les plus fragiles ("Questions à").

Un article écrit par l’équipe pilote au sein de l’Unité de recherche sur le vieillissement

Nous tenons encore à remercier les 15 milliers de retraités qui ont accepté de répondre au premier questionnaire HILOS début 2025. Grâce à ces réponses, la recherche Hilauseniors devient réalité et les analyses s’annoncent d’une grande richesse.

Après avoir retiré les questionnaires incomplets, les données ont été soigneusement vérifiées. Puis nous avons déposé les réponses sur une plateforme informatique très sécurisée intégrant les exigences du RGPD1. Les chercheurs peuvent désormais les analyser pour mieux connaître les situations vécues par les retraités dans leur quotidien, selon le type d’habitat. Les travaux permettront d’identifier plus précisément les besoins des retraités et d’éclairer les actions à mettre en place pour mieux accompagner le vieillissement.

Entre décembre 2025 et mars 2026, les chercheurs sont allés à la rencontre de 160 retraités, dont une vingtaine en Martinique et en Guadeloupe, départements dont nous parlons dans ce numéro. Ces échanges au domicile ont permis de parler du lieu de vie, du logement, de l’autonomie, du quotidien, mais aussi de réaliser de petits exercices physiques et de mémoire. Ces moments ont été riches et chaleureux. Pour les chercheurs, ils donnent vie aux chiffres du questionnaire et offrent des pistes de réflexion.

Un nouveau questionnaire, proche du premier, sera envoyé par voie postale aux répondants HILOS d’ici l’été prochain. Il permettra de suivre l’évolution de l’autonomie dans le temps et de mieux comprendre les apports des différents types de logement.

Un article écrit par Claude-Valentin Marie, ex-conseiller pour l’outre-mer à la direction de l’Ined, concepteur de l’enquête « Migration, famille et vieillissement » dans les Drom

En Guadeloupe et en Martinique, ces deux dernières décennies ont été marquées par des évolutions démographiques inverses de leurs dynamiques antérieures, mais tout aussi radicales : chute continue des naissances et accélération du vieillissement, que renforcent les départs des jeunes adultes, conséquence d’une politique d’émigration intensive incitant des milliers d’entre eux (guadeloupéens, martiniquais, guyanais et réunionnais) à quitter leurs territoires pour l’Hexagone. Une politique mise en œuvre dès les années 1960-1970, avec la création du Bumidom (Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer).

Cette émigration des jeunes des Antilles se poursuit encore. À titre d’exemple, en 15 ans, la perte a été de près de 50 000 habitants en Martinique. L’évolution a été comparable en Guadeloupe, à un rythme légèrement moindre. Dans ces deux régions, la part et le nombre des seniors de 60 ans et plus ne cessent de progresser et… ils ne sont pas loin de devenir la classe d’âge majoritaire.

Ces chiffres ne sont que les indicateurs d’une réalité, pas une fatalité ! L’impératif est aujourd’hui à la mise en œuvre de politiques publiques (logement, santé et éducation) susceptibles de ralentir (à défaut d’inverser) les trajectoires en cours. Le défi est ici d’anticiper les tensions liées au vieillissement des populations, en veillant aux besoins qui s’y attachent, avec l’ambition de rendre ces territoires attractifs, vivants et durables.

Il n’y pas « une » démographie des outre-mer, pas plus qu’un modèle unique de leur développement. En revanche, la démographie y joue sans conteste un rôle majeur, et conditionne pleinement la vie économique et, par suite, les réalités sociales et politiques de ces départements d’outre-mer. Mais les évolutions démographiques y sont différentes de celles des Antilles.

La Réunion a franchi le cap des 900 000 habitants

Au 1er janvier 2023, 889 700 personnes résidaient à La Réunion ; une population en progression de 0,7 % (soit 6 000 habitants de plus qu’en 2022), soit un rythme supérieur à la moyenne hexagonale (+ 0,4 %), profitant d’un « solde naturel3 » plus favorable qu’au niveau national (+ 0,9 %), et d’un « solde migratoire » plutôt faible4. Cette hausse se vérifie dans toutes les microrégions, et principalement celles du nord (+ 1,0 % par an) et de l’ouest (+ 0,7 %) ; elle est moindre dans le sud et l’est. La majorité des communes en profite, à l’exception de Cilaos (- 1,3 %) et Saint-Philippe (- 0,6 %).

Mayotte et La Guyane : pression démographique, changement de société, risques accrus pour la jeunesse

Mayotte et La Guyane affichent une forte croissance démographique. La population mahoraise a plus que doublé en vingt ans et compte, en 2024, entre 329 000 et 340 000 habitants. La natalité demeure très vive (près de 9 000 naissances par an), en large majorité de mères comoriennes, dont l’immigration (le plus souvent illégale) s’est accélérée ces dernières décennies. La Guyane dépasse les 300 000 habitants, dont 40 % de jeunes de moins de 20 ans. L’immigration y prend aussi une large part, contribuant, comme à Mayotte, à une nette recomposition par origine de la population.

Propos recueillis par la rédaction de la Gazette

Photo : Lou Denim.

Si ce constat est partagé, la stratégie pour accompagner cette transition démographique peine à se mettre en place. Le territoire a besoin d’une instance dédiée dans laquelle une gouvernance claire déciderait de la répartition des compétences et identifierait les financements à mobiliser. Aujourd’hui, les opérateurs sociaux qui tentent de faire émerger des programmes et des services en faveur des seniors mériteraient un appui plus conséquent pour réellement répondre aux besoins spécifiques de la perte d’autonomie, de mobilité, d’accès aux services et de participation culturelle et citoyenne.

Ils agissent en développant une offre de logements dans les centres bourgs, en adaptant leurs logements à ce public lors des opérations de réhabilitation ou en appliquant une gestion locative dédiée (ex. : mutation vers les logements en rez-de-chaussée). Cette politique exige le concours des institutions et des associations pour identifier dans le parc social les publics isolés et cumulant les fragilités économiques et sociales.

Faire de la Guadeloupe un territoire d’expérimentation pour les stratégies liées au vieillissement permettrait d’en tester concrètement la pertinence. Dans un contexte où la structuration économique de l’archipel reste fragile, un rapprochement accru entre institutions, associations et acteurs économiques pourrait favoriser une meilleure mobilisation des compétences déjà présentes sur le territoire.

Un article écrit par Laurine Baringhton, référente politique senior à la SMHLM

En Martinique, la population vieillit rapidement, dans un contexte social déjà fragile. Selon l’Insee, 25 % des Martiniquais avaient plus de 60 ans en 2016, et cette part pourrait atteindre 40 % d’ici 2030. Le taux de pauvreté, qui s’élève à 27 %, touche particulièrement les aînés, souvent isolés.

Le parc de logements sociaux de la Société martiniquaise HLM (SMHLM) reflète pleinement cette réalité : 46 % de nos locataires ont 60 ans ou plus. Face à des habitants qui souhaitent vieillir chez eux le plus longtemps possible, nous sommes amenés à repenser le logement comme un véritable levier d’autonomie, de prévention et de lien social.

Dès 2010, la SMHLM s’est engagée sur cette question en construisant sa première résidence Silver, accessible dès 50 ans. Ces résidences à taille humaine de 30 à 80 logements proposent des appartements et des parties communes adaptés au vieillissement de nos locataires. Aujourd’hui, nous comptons huit résidences, réparties sur l’ensemble du territoire.

Nous intervenons également sur l’adaptation du parc existant et développons des services d’accompagnement et de prévention par l’intermédiaire des partenaires sociaux. Sur l’une de nos résidences Silver, nous avons expérimenté l’intervention de professionnels afin de favoriser une dynamique conviviale et constructive au sein de la résidence. Leur présence a pour objectif de repérer les besoins des locataires et d’y répondre à travers des actions collectives adaptées. Car bien vieillir ne se limite pas à l’adaptation du logement : cela suppose aussi de repérer les fragilités, d’orienter les personnes âgées vers les partenaires compétents et de maintenir une présence de proximité.

En 2022, nous avons déployé une formation de sensibilisation au vieillissement de nos locataires à destination de notre personnel de proximité. L’objectif était de leur donner les outils nécessaires pour mieux comprendre le vieillissement et ses conséquences au quotidien.

C’est dans cette dynamique que la SMHLM a engagé, en 2024, l’élaboration de sa politique senior, structurée autour de trois axes complémentaires : l’organisation, le patrimoine et les services. Elle vise à améliorer l’accessibilité des résidences, à favoriser l’adaptation des logements et à mieux intégrer les enjeux du vieillissement dans le parcours résidentiel de nos locataires.

Au-delà du bâti, la SMHLM agit également contre l’isolement social des aînés. Jardins partagés, animations collectives et actions de valorisation des savoir-faire (comme le concours « Nos seniors ont du talent », organisé récemment dans l’une de nos résidences) contribuent à faire émerger du lien social et à affirmer la place essentielle des aînés dans la vie de nos quartiers.

Un article écrit par Laurent Nowik et Sabrina Aouici, équipe pilote au sein de l’Unité de recherche sur le vieillissement

Les premiers résultats de l’enquête HILOS mettent en évidence une situation paradoxale chez les répondants antillais, qui vivent tous en logement « ordinaire » . D’un côté, ils expriment un fort attachement à leur logement, dont ils sont très souvent propriétaires (88 % contre 71 % au sein des répondants de la cohorte ; 86 % y vivent depuis au moins 20 ans, contre 72 %). De l’autre côté, ils se déclarent moins satisfaits de leur habitation et en identifient davantage de défauts, notamment en matière d’humidité, de régulation thermique, d’accessibilité ou d’aménagement de la salle de bains. Ce contraste suggère que l’attachement au domicile ne repose pas que sur ses qualités matérielles.

Les répondants vivant en logement ordinaire devaient se situer sur 5 points touchant à leur environnement. Les réponses montrent que les répondants des Antilles sont bien plus attachés à leur logement et à leur quartier que les répondants de l'ensemble de la cohorte Hilos.

En effet, 86 % des Antillais contre 78 % de l’ensemble des répondants ne souhaitent pas déménager. Les entretiens menés avec 19 personnes (enquête FOCUS) confirment cet attachement affectif à leur maison, souvent construite progressivement par ses occupants sur un terrain transmis par les parents. Ainsi, déménager ne signifie pas seulement changer de logement, cela peut être vécu comme une rupture avec sa biographie familiale.

Le maintien dans le logement historique constitue donc la stratégie dominante du vieillissement aux Antilles. Malgré des conditions parfois imparfaites, les personnes âgées restent fortement attachées à leur environnement résidentiel. Pour comprendre/analyser ces tendances, il faut tenir compte des spécificités des départements antillais, où les habitats intermédiaires sont très peu développés. De plus, les répondants antillais vivent plus souvent sans conjoint, se disent plus fréquemment seuls et éloignés de leurs enfants, et jugent plus souvent insuffisante l’aide quotidienne dont ils disposent.

Parmi les défauts du logement signalés par les occupants de logement ordinaire, les répondants antillais ont insisté plus que ceux de la cohorte au global sur le manque de praticité de leur salle de bains

Ces premiers constats invitent à porter une attention particulière aux conditions du maintien à domicile dans les territoires antillais. Plusieurs pistes peuvent être envisagées : renforcer les dispositifs d’adaptation du logement (accessibilité, aménagement de la salle de bains), développer les transports à la demande, consolider les services d’aide et de soins à domicile et maintenir le lien entre les services publics et les personnes les plus isolées.


  1. Règlement général sur la protection des données. Il s’agit d’un texte réglementaire européen qui harmonise les règles de traitement des données à caractère personnel dans toute l’Union européenne. ↩︎
  2. Plusieurs des articles de ce numéro, dont celui-ci, sont présentés dans leur version longue sur ce site. ↩︎
  3. Différence entre les naissances et les décès. ↩︎
  4. Différence entre les entrées et les sorties du territoire : moins de 2 000 départs l’an. ↩︎
  5. Association de référence en Guadeloupe qui réunit les opérateurs sociaux de ce territoire. ↩︎